Qui sommes-nous quand personne ne regarde

À aucun moment, cet homme à la peau foncée ne remarqua que je le dévisageais depuis dix minutes. Il avait ses écouteurs, trépignait du pied et envoyait son menton dans tous les sens. Je ne le dévisageais pas vraiment. J’étais intriguée. Obsédée même à comprendre pourquoi il se laissait s’exposer bizarrement aussi aisément en public. Moi la honte m’aurait pognée depuis longtemps. Je tapote un doigt discret sur ma cuisse et je regarde nerveusement autour de moi si je n’ai pas dérangé personne. Mais lui, comment faisait-il pour s’offrir cette liberté? S’offrir l’indifférence du regard d’autrui? Peut-être aimait-il ça, gênée, la mamie assise à côté de lui? Peut-être aimait-il ça, déranger? Pour moi, il était un inconfort et pas une gêne. J’aurai voulu être comme lui.

Durant tout le trajet à le fixer impoliment, mes pensées continuaient d’évoluer. Qui étions-nous vraiment sans le regard des autres? L’image clichée d’un chanteur amateur et aux fausses notes sous la douche par exemple. Sans avoir la possibilité d’aller faire un sondage sous les douches de tout le monde… quoique ça serait soit effrayant soit hyper excitant, mais passons… Quand je marche dans mon quartier et que je vois les lumières d’une maison allumées et que par chance aucun rideau n’est tiré, je glisse mon regard sur le quotidien des gens. Pour la plupart, avec déception, ils sont écrasés devant la télévision. J’ai commencé à travailler cinq jours semaine depuis peu et je vous avoue avoir longtemps jugés ceux qui étaient fatigués après le boulot, mais aujourd’hui mon regard est différent. Je suis moi-même crevée et quand mon sofa ouvre grand ses bras… Je ne peux résister.

Je croise des fois des gens qui font une balade. Des couples, main dans la main ou un coureur qui respire très fort. Alors je les juge d’une façon plus positives. On n’y peut rien, personne n’aime les patates de sofa (même ceux qui en sont eux-mêmes).

Il y a ceux qui tranquillos chez eux cuisine un repas qui prend trois heures, ceux qui écoutent des conférenciers à la radio en bidouillant deux trois trucs mécaniques ou électroniques, ceux qui sont sous leurs automobiles le visage rempli de graisse, ceux qui font leur devoir, qui s’en ramène du boulot, ceux qui vont aux restaurent prendre l’apéro… Il y a un tas de gens qui font un tas de choses. Et qui sont tous correct au final. Mais moi… Moi qui suis-je quand personne ne me regarde?

Je cours après mon chat, je fais ma vaisselle, un film ici et là (patate un jour patate toujours), je lis et j’écris. Je m’assis et je regarde à travers la vitre de ma fenêtre. Je rêvasse et j’ai l’impression sans cesse de perdre mon temps. Le temps m’échappe. Le temps coule entre les doigts comme de l’eau. Et j’aimerais le retenir. Me sentir un petit peu utile. Alors je réalise que je pense beaucoup trop à ce que le monde pourrait penser ou à ce que je pense de moi entrain de penser à ce que je suis quand personne ne regarde en doutant précisément qu’un jour cette intimité existe réellement au fond de moi.

Quand je réalise enfin que mon danseur anonyme n’est plus là et que mamie me dévisage à mon tour. Je dois avoir un petit filet de bave sûrement. Trop penser des fois… Alors je réalise que je peux y arriver. Être celle que je garde distraitement à la maison et la mettre sous les projecteurs. Je souris à la mamie d’un autre siècle. Elle se choque. On ne sourit pas à des étrangers. Et bien, moi si. Même seule dans mon salon en fixant le mur blanc. Et vous, quand plus personne ne regarde qui êtes-vous?