Quarantaine

Les gens, comme vous et moi, préférons de belles histoires. Une jolie demoiselle trouvant son prince. Un jeune garçon devenu un chien retrouve miraculeusement le chemin de la maison. Un homme affrontant ses pires cauchemars, avec difficulté, mais mérite. Pourtant la réalité ne possède pas uniquement les fins heureuses. La réalité, celle dans laquelle nous vivons s’achève souvent sur des notes mélancoliques, cruelle, voire désastreuse.

Cette histoire-ci fait partie de ces durs réveils à la réalité. Elle vous emporte au plus profond de l’abîme humain. La noirceur comme seule partenaire. Vos tripes en danger. Toutefois, cette histoire est aussi la beauté de la résilience et celle de promettre à tous les survivants de ne plus jamais recommencer. Hélas! Nous connaissons la nature humaine. Plutôt que d’y voir le pardon de l’humanité, on s’enfonce vers notre propre extinction.

***

Mégane Grant, Espagnole vivant en équateur. Elle était la dernière des quatre enfants, mais elle était maligne et débrouillarde malgré ses huit ans tout ronds. La jeune fille venait de terminer l’école et marchait dans les ruelles de son quartier avec son amie jusqu’à leur demeure. Elle en profitait pour faire des détours, jouait à la marelle et lançait à l’occasion des petits cailloux aux écureuils roux.

Mégane était à la même école que ses deux plus vieux frères. Pedro et Miguel, jumeaux, inséparables et frimousses à leur heure. Au moment où Mégane et son amie visaient le troisième rongeur, Pedro au pas de course les dépassa.

– Hey Pedro! cria sa sœur cadette. Viens on tire les écureuils!

– Non Meg! Je dois aller voir Miguel.

-Mais…il n’était pas à l’école aujourd’hui?

– Ouais! lança l’amie de Mégane. Ils ne sont pas dans la même classe tes frères?

– Il a été malade aujourd’hui.

Pedro poursuit sa course et tourne le coin. Il disparaît aussitôt. Mégane laisse tomber son caillou et s’excuse auprès de son amie. Son grand frère malade? Elle ressent un malaise. Miguel n’est jamais malade. Sauf quand il avale n’importe quoi sous les défis stupides de son jumeau. Mais Pedro aurait été aussi malade.

Mégane remet son sac sur son dos et se lance à la poursuite de Pedro. Au bout d’une dizaine de minutes, elle arrive à la maison. Lorsqu’elle pénètre dans la demeure, les lumières sont fermées et une odeur de lavande empeste les lieux. Sa mère qui croit fortement aux vertus de la lavande noie la maison à la seconde ou l’un des enfants est malade. Mégane a horreur de cette odeur. Elle préfère de loin l’odeur de la rose.

– Maman ? Cri Mégane.

– Oui Meg. Je suis dans la chambre des garçons.

Mégane n’attend pas de se faire prier. Elle lance son sac à dos, la porte toujours entrouverte et grimpe les escaliers deux marches à la fois. La fillette entre dans la chambre, l’odeur de lavande oppresse l’air, elle voit Pedro et sa mère au chevet de Miguel. Il est pâle ce qui contraste avec son beau teint basané. Mégane s’avance tranquillement, apeuré par l’apparence de son frère.

– Maman, qu’est-ce que Miguel a ?

– Oh! Chérie! Miguel a sûrement mangé quelque chose de pas bon. Comme d’habitude.

– Non mommy! Dis Pedro. Il n’a rien mangé.

– Vous n’avez pas fait de défie ?

Pedro fait signe de négation de la tête.

– Hum, murmure la mère des enfants, il a beaucoup vomi. Je me demande ce qu’il a. J’ai appelé le Docteur Zarkovak. Il ne m’a pas toujours répondu. Bon! Les jeunes! Ania est avec papa dehors! Allez jouer.

– Non! proteste Pedro.

– Ça va aller Chéri. Il a besoin de repos.

Mais c’est inutile de résonner le jumeau. Depuis leur naissance, ces deux garçons sont unis par une force invisible et incompréhensible pour qui que ce soit même leur propre parent. Pedro demeure au chevet de son frère et rien n’y fait pour le faire changer d’avis. Leur mère acquiesce et envoie Mégane seule. Elle referme la porte derrière la jeune cadette.

Mégane soupire. Laissée seule encore. La petite des petits, sans jumeau, elle n’a qu’elle-même à se préoccuper. Alors elle décide d’obéir à sa mère. Son père et Ania, la plus vieille des enfants sont à l’extérieur et doivent jouer au ballon. Mégane descend les marches, une à une, triste d’avoir été mise à la porte.

Cependant, au moment d’atteindre la dernière marche, un grand cri, sûrement sa sœur Ania se fait entendre dans la cour arrière. Mégane rate la dernière marche et tombe le visage le premier et embrasse le tapis au bas de l’escalier. Sa mère ouvre la main dans une volée, Pedro sur ses talons et ils descendent les escaliers.

– Ça va Meg? Demande Pedro.

Mégane retient ses larmes.

– Qu’est-ce qui s’est passé? C’est toi qui as crié?

Avant de pouvoir répondre quoique ce soit Ania appelle sa mère à l’aide dans la cour extérieure. La maman ordonne à Pedro d’aider sa jeune sœur et court à l’extérieur sans attendre. Un second cri ébranle la vie tranquille de la famille Grant.

Mégane et Pedro accourent à l’extérieur. Curieux de savoir ce qui se passe encore! Mégane a mal au visage, mais elle est toujours solide sur ses deux jambes. Lorsque les enfants arrivent, le choc est inévitable. Leur père est au sol se tordant de douleur, blanc comme un drap. Une flaque immense de vomi et de sang gît tout près de l’homme.

– Pedro court chercher le docteur Zarkovak. Ce n’est pas normal tout ça.

– Mais Miguel? Souligne tristement Pedro.

Mégane alors s’avance et assure qu’elle va aller chercher le médecin. Enfin! Elle peut se rendre utile! Qui plus est, elle est la plus rapide de la maisonnée.

– Tu viens de tomber chérie…

– C’est correct maman! J’y vais!

– D’accord. Soit prudente. Ania va chercher des linges. On va essayer papa. Tu m’aideras à le monter dans la chambre. Pedro va avec Miguel et ne le quitte pas.

Tous les enfants s’exécutent comme une armée très bien entrainée. Mégane relève ses manches et attache ses souliers. Elle s’apprête à faire la course de sa vie. Elle sait exactement ou vit le docteur Zarkovak et elle va le talonner jusqu’à tant qu’il se déplace. Et s’il n’est pas chez lui ? Elle courra s’il le faut jusqu’en ville, à son bureau, pour le ramener par les oreilles voir sa famille.

Mégane court sans s’arrêter. Les poumons en feu. Le ventre sur le point de remonter dans sa gorge. Son pouls doit être d’au moins 1000 battements la minute. Elle traverse les courts qui heureusement il n’y pas de clôtures qui l’empêche de progresser. Mégane tourne un coin, puis un deuxième. Dernière ligne droite et elle arrive sur le perron de la famille Zarkovak. Elle sonne et reprend son souffle. Une petite dame ouvre la porte.

– Mégane! Belle surprise! Tu viens promener Roxy?

– Non madame… Zarkovak…on a besoin du Dr Zarkovak. Miguel et papa sont très malades.

– Oh oui! Tout de suite! Je l’appelle sur son téléphone cellulaire. J’espère qu’il n’est pas au boulot.

Madame Zarkovak sautille jusqu’au téléphone résidentiel, compose un numéro par cœur et la tonalité sonne. Mais elle tombe sur la boîte vocale. Elle réessaye. Une fois. Puis deux et au troisième, enfin quelqu’un décroche.

– Josiane qu’est-ce qui a?

– C’est la petite Grant. Elle dit que Monsieur Grant et son jeune fils sont malades.

– Passe-moi là. Allo Mégane? Ouu tu es essoufflée. Qu’est-ce qui se passe à la maison?

– Papa est tombé sur le sol. Il a vomi et il y a du sang partout. Miguel est parti de l’école tôt …il a aussi vomi. S’il vous plait Docteur Zarkovak, venez à la maison.

– Passe-moi à nouveau Josiane, veux-tu Mégane?

– Allo? Oui. D’accord. J’appelle les autorités. Je la renvoie chez elle d’accord.

– Qu’est-ce qu’il a dit? Réclame Mégane.

– Retourne chez toi. Il va venir.

Mais Josiane la pousse dehors carrément. La dame ferme la porte violemment et barre à double tour. Mégane fronce les sourcils. Qu’est-ce qui se passe? Tantôt si fine et là. C’est le docteur Zarkovak qui lui a dit…la jeune fille tourne son regard vers la direction de sa maison. Elle est prise de panique. Sa famille! Elle doit protéger sa famille. Les autorités! Madame Zarkovak va appeler les autorités! Pourquoi? Qu’est-ce qui se passe?

Mégane ne réfléchit plus et fonce. Elle refait le chemin inverse, mais deux fois plus rapidement. Le pouls a grimpé à au moins 20 000 battements la minute selon elle. C’est un record. Elle rêve de devenir coureuse professionnelle. Passer à la télévision. Faire les Jeux olympiques dans les pays. Mégane rêve d’aller à Londres. La pluie, la brume et ces millions d’attractions. L’eau à perte de vue. Dire coucou aux Français de l’autre côté de L’océan. Parler anglais. Claquer de la langue avec cet accent qu’elle trouve mielleux.

Elle arrive chez elle. Les autorités sont là. Mais pas seulement. Il y a plusieurs hommes en uniformes blancs. Ils ont des masques. Sur leur camion il y a un énorme signe de toxicité. Qui sont-ils? Que font-ils?

– Elle est là! Alors pointe le docteur

Des hommes se ruent sur elle. Mégane est enveloppée dans une couverture grise. Elle cri et se débat. On la kidnappe. Elle appelle sa mère qui lui répond derrière les fenêtres placardées de sa maison.

Les hommes en uniformes blancs la basculent dans la maison. Une seconde après de grands coups de marteau placarde leur porte d’entrée. Sa mère vient l’accueillir en pleurant.

– Elle n’est pas contaminée! Laissez Mégane sortir!

Mais personne ne répond aux plaintes douloureuses de la maman Grant. Mégane se cache dans les bras de sa mère. Que se passe-t-il voudrait-elle dire, mais la question reste bloquée dans sa gorge.

– Il y a un virus Meg. Un virus et il n’y a pas de remède.

Mégane lâche sa mère aussitôt. Elle n’a que huit ans, mais elle n’est pas bête. La jeune fille se rue dans la chambre de Miguel même si sa mère lui crie de ne pas monter. Elle voit Miguel étendu sans vie sur son lit. Des flaques de vomis étalant le sol. Pedro semble dormir au pied du lit, mais il est livide aussi.

Mégane poursuit sa recherche. Elle cri. Elle sait c’est quoi la mort. Grand-maman Grant est morte l’an passé. Elle sait qu’elle ne reverrait plus Pedro et Miguel. La jeune enfant court jusqu’à la chambre de son père. Ania est couchée à côté. Les deux respirent difficilement. Il n’y en a plus pour longtemps.

– On va tous mourir, murmure Ania.

Mégane hurle. Elle ne veut pas mourir. Sa mère est arrivée sur le seuil de la chambre parentale. Elle se tient le ventre. Elle aussi a le teint pâle. Ses muscles lui font souffrir. Elle n’a plus de force. La vie la quitte goutte à goutte. Sa mère voudrait dire quelque chose de rassurant, mais il n’y a rien à dire. On les a enfermés. Personne ne va les soigner. Alors dans un fracas bruyant et une odeur plus terrible que la lavande la mère de Mégane se penche sur le plancher et tout son pantalon s’imbibe.  Une diarrhée violente la secoue et la jette au sol. Elle n’a pas la force de se relever.

– Sort Mégane. Vite. Trouve un moyen…

Mégane dépasse sa mère. Descends à l’entrée. Elle frappe la porte et hurle de plus belle. Elle entend les sirènes. Des gens qui parlent. Un rire. Oui. Elle entend rire là-bas. Elle déteste le docteur Zarkovak. Il a condamné sa famille. Elle saute dans la cuisine, prend un couteau et s’attaque aux fenêtres. Mais rien n’y fait. Elles sont solidement couvertes.

Mégane hurle.

Personne ne vient la secourir.

Mégane pleure.

On ignore ses larmes.

Mégane pendant des jours, vit avec les cadavres de sa famille à l’étage.

On l’a enfermé parce qu’on craignait qu’elle contamine plus de gens.

Mais Mégane n’a jamais eu Ebola.

La fillette est morte de soif, de faim et de désespoir.