black man danse in the snow

Le fou du palais de glace

 

C’était une soirée d’hiver agréable. Oh! Il faisait toujours froid! Le manteau était toujours de mise. Toutefois, contrairement au grand froid connu des derniers jours, les mitaines et le foulard jusqu’aux oreilles étaient désormais futiles. Disons simplement, par souci de clarté, que les narines avaient cessé de coller aux parois du nez. L’air était de nouveau respirable, frais, mais respirable. Les coeurs ne risquaient plus de s’arrêter à la seconde ou le pied se posait à l’extérieur du chaud domicile.  Les bras glacés de la saison s’allongeraient encore pour quelques semaines, mais il était possible d’espérer à nouveau la chaleur estivale et les rayons du soleil réconfortants.

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Un immense château de glace avait été construit au centre des festivités. Un énorme carré translucide s’imposait parmi plusieurs attractions qui paraissaient bien piteuses à côté de ce dernier. Les remparts gigantesques étincelaient de plusieurs couleurs grâce aux projecteurs de lumières. Il y avait du bleu, du rouge, de l’orange et du jaune. Toutes s’entremêlant et créant à elles seules, une danse enivrante. D’autres projecteurs ciblaient la façade extérieure, juste au-dessus de l’entrée principale. Ces derniers n’étaient pas de simple point flou décoratif, mais ils indiquaient visiblement  «Palais de glace ».

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À l’intérieur du palais, plus de cent personnes s’entassaient sur une piste de danse complètement blanche. Une neige légère était déposée sur le sol, virevoltant à quelque centimètre à tous mouvements. Bonhomme était sur l’estrade vêtue de sa ceinture fléchée, ses boutons démesurés et sa tuque rouge. Il dansait, lui aussi au rythme de la musique électronique. La mascotte était en forme et son énergie se répercuta sur tous les participants.

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Au centre de la foule, un jeune homme, qui au premier coup d’oeil paraissait tout ce qu’il y avait de plus normal. Il avait une caméra go pro attaché à sa tuque bleue. Un moment il tournait sur lui-même avec l’engin sur sa tête et la seconde d’après il l’a prenait dans ses mains et captait le plus d’images de cette soirée magique. Il approchait enfin l’appareil contre un oeil et s’arrêtait soudainement sur place pour regarder les captures. Un moment rempli d’intensité où il était statufié sur place, concentré à l’exécution de son appareil. Il pouvait voir, enfin, les détails que ses yeux lui refusaient. Ensuite, il replaçait ce dernier sur sa tête en étirant l’élastique et l’agrippant solidement à sa tuque. Et il reprenait vie dans ce carré blanc bondé de gens. Il reprit sa danse comme s’il était un chaman autour du feu sacré.

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Les regards se tournaient vers lui, étrange personnage dansant comme un homme possédé. Ses mains s’agitaient dans tous les sens et ses jambes semblaient courir un marathon.

– Regardez-le, ce pauvre fou.

Les rires, malgré qu’ils furent discrets, étaient dirigés vers lui. La méchanceté s’invitant à la fête. Regardez-le, ce fou, disaient-ils le pointant d’un doigt accusateur.  Il n’est pas comme nous, continuaient les autres. Ni danse lascive ni danse pour impressionner. Un pauvre diable perdu.

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Il était dans un monde lointain. Très loin.

Loin du jugement physique. Loin de ce qui doit et de ce qu’il faut. Loin de l’ordre établi, de la bonne façon et du mimétisme des moutons. Ici, dans son univers, il y avait le mouvement à l’état pur. Le rythme comme seul guide pour mouvoir un corps. Sans restriction. Sans obéissance. Danser ? Non il ne dansait pas! Il flottait. Il découvrait l’enveloppe charnelle de l’être humain. Il n’y avait que ses sens et sa sensation. Des battements dans le sol qui vibraient jusqu’à ses pieds. Le chatouillement dans ses jambes le faisait rire. La musique bondissait dans l’air avec force et ce fut comme s’il pouvait la voir. La chaleur de la proximité des autres. Ce moment incroyable où les éclats de rire d’inconnu se mélangent aux conversations lointaines qui s’évanouissaient derrière le mur du son. Une joie qui caressait son coeur…

Non, il ne dansait pas. Le jeune homme était la légèreté. Il était la rapidité. Il était l’énergie. Il était la foule et son excitation. Il expulsait littéralement de lui la frustration de son handicap. Le jeune homme était connecté à l’expérience de la vie.

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Voilà une heure déjà qu’ il avait rangé sa canne blanche et rouge dans son sac à dos trop gros pour son frêle corps et que le jeune homme s’était engagé dans le palais de glace. Tandis que les gens quittaient la place centrale du Carnaval de Québec, épuisés, s’accrochant au premier bar, le fou continuait à se déhancher drôlement sous les regards moqueurs de ce qui représentait la normalité. Toutefois, pour lui, ces regards étaient invisibles. Ils le seraient à jamais.

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