Détourner

Je n’ai pas eu une longue carrière d’étudiante. Pour tout dire, j’ai fait plus que certain et moins que d’autre. Cette angoisse qui me tenaillait à chaque nouvelle matière si j’allais finir ma vie dans ce domaine-là. Chaque enseignant qui partageait sa passion j’y croyais sincèrement. Au final, les illusions partaient et je restais seule avec un point d’interrogation à la case carrière. Je ne savais tout simplement pas ce que je voulais faire plus tard. Comment peut-on déterminer l’avenir avec certitude avec les moyens et les réalisations du moment? Comment savons-nous que nous nous dirigeons vers la «bonne» voie? Certains sont tellement assidus depuis la naissance à leur profil, mais moi, il n’y avait rien. Oh! si! Le théâtre. J’aimais le théâtre et le café. J’avais ce rêve silencieux et utopique. J’ai écouté les grands et j’ai été en administration. Ça sera ça de gagner. Ce que j’aimais pourtant faire? Ce que j’aimais, ce domaine artistique était le seul objectif de ma vie, mais je l’ai rendu lucratif. Je l’ai empoisonné et fais « maturé ». Ce qui m’a amené à l’opposé. Le détester au final par sa faible importance aux yeux des autres. Alors je me suis retrouvée avec ce seul choix au cégep et à l’université. La vente, le marketing, les ressources humaines, la gestion, etc. Un ramassis de connerie quand vient le temps de l’appliquer parce que tout est un stratagème vers la productivité et l’efficience. Dans cet univers de droiture et carriériste, je ne me trouvais pas! J’arrivais à la pratique et il y avait des montagnes qui me séparaient de la petite lumière que j’avais vu danser dans mes cours. Où était cette passion que m’avait inculpé les professeurs? Où étaient la chaleur et le jeu que je cherchais dans mes équipes de travail?

Aujourd’hui, je marche comme dans un cirque, m’arrêtant à chacune des cages. Je pourrais être ce singe me dis-je un jour quand le lendemain je me prendrais volontiers pour un éléphant. Mais si j’étais cette femme à barbe ou ce squelette vivant? Si j’étais cette souris chantante ou ce dompteur d’hippopotame? Une carrière payante dans un beau bureau et du stresse toute la journée et de la fatigue pour souper ou un emploi sans tâche ni promotion calme dans un monde dément débilisante. J’étais rendue là. Rien n’était gagné et les affichages de poste continuaient élégamment  leur promesse. Mais si j’avais à faire un choix lequel prendrais-je? Le poste facile ou celui plus compliqué? L’avancement ou la tranquillité? L’argent ou le temps? Ma décision m’amenait devant un précipice. Mauvaise réponse j’étais poussée. Bonne réponse je m’y jetais. J’étais en pleine guerre! Mon transporteur était piraté et toutes mes pensées étaient captives. Rien n’était joué et j’avais l’étrange impression que j’avais déjà perdu.

L’affaire que je ne disais pas était que j’aimais une seule et unique chose dans la vie. Une chose bien évidente qui se dévore des yeux et qui fait vivre mille émotions. Je voulais travailler à l’épanouissement de mon art. Je voulais un emploi qui me libérait du temps et tout ce qui se promenait en moi était l’affirmation des adultes que j’avais eus autrefois à pareille occasion. Je devais choisir moindre parce que je n’étais pas si douée. Je devais choisir les billets plutôt que le coeur. Prendre la décision de la tête plutôt que celle de mon âme. Que devrais-t-on faire quand notre âme était divisée? Quand notre coeur avait été détourné si tôt de son chemin? Que nos paroles n’étaient plus les nôtres, mais un texte cent fois avalé et recraché? Et pourtant ce n’est qu’un poste… un poste que je pourrais changer quand bon me semblerait. Je perdrais un autre, mais j’aurais celui-là et il y en aurait d’autre. Alors pourquoi cette décision qui n’était toujours pas entre mes mains me troublait à ce point? Au point que je ne dorme pas? Au point que ces scénarios dans ma tête tournent et tournent sans cesse comme ces manèges de foire. Oui. Non. Décidez! Vous! Je ne peux le faire moi-même. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi? Je suis un freak sans son cirque. Je suis une étudiante sans diplôme. Une employée sans carrière. Une écrivaine sans mots… On m’a détourné de mon rêve et je ne sais plus quoi rêver désormais.