Un conte de Noël

Il était une fois, dans un village lointain, le vingtième jour d’un décembre froid et gris, un jeune garçon dénommé Nicolas âgé de quinze ans. Comme la température, Nicolas ne ressentait ni chaleur et ne voyait aucune couleur joyeuse dans son petit monde d’enfant qui venait d’éclater en mille morceaux.

Le Père Lachance était dans la cuisine préparant à l’enfant un repas chaud. Lorsqu’il vint, il déposa l’assiette et une grande coupe de lait sur la table basse du salon richement décoré. Le père Lachance alla à une commode et déposa une boîte en métal. Nicolas l’a reconnu aussitôt. C’était la boîte à sucrerie de son père. Elle contenait les biscuits cuisinés par sa mère et des bonbons importés. Le père Lachance posa la boîte et Nicolas ne put réprimer plus longtemps ses sanglots.

― Ton père avait toujours cette boîte quand je venais lui rendre visite. Il m’avait dit un jour que cette boîte réjouissait les coeurs même celui le plus triste.

Pour Nicolas, le Père Lachance n’était pas seulement le prêtre du village, mais aussi son Oncle. Il était le frère âgé de la famille  du côté maternel et avait quitté tôt celle-ci pour faire ses voeux. Il venait aux fêtes, aux célébrations et dans les moments de deuil. Il avait été le premier mis au courant du triste accident des parents du jeune Nicolas. Le Père Lachance n’avait pas hésité une seconde à venir soutenir l’enfant durant ce triste deuil.

Le jeune Nicolas prit la boîte dorée et souleva le couvercle. Les effluves du beurre, du sel et du sucre lui soulevèrent le coeur. La boîte était remplie à ras bord. Voilà plusieurs jours que son père ne piégeait plus à l’intérieur. Nicolas referma le couvercle et essuya ses larmes.

― Dîtes-moi encore mon oncle.

― Nicolas… Ce n’est pas bon continuer à parler de leur mort.

― Je vous en pris. Je ne le réalise pas encore.

Le Père Lachance soupirait. Comment pouvait-il réclamer cette histoire morbide depuis plusieurs heures? Mais rien à faire, le jeune Nicolas insistait écoutant encore et encore comment ses parents lui avaient été enlevés.

― Le crépuscule était tombé et ils avaient décidé malgré la pénombre de revenir en traineau à la maison. Le traîneau était rempli. Sûrement vos cadeaux d’anniversaire. Hélas! C’était beaucoup trop lourd pour ce petit carrosse et cela n’a dû pas aider…une tempête de neige s’est levé rendant le trajet difficile. En chemin, ils ont rencontré un groupe de rennes sauvages et la collision a été inévitable… Le traineau a été entraîné vers le ravin et….

― N’ont-ils pas sauté à temps du traineau?

― Nicolas…tout ça, ce sont des hypothèses. Nous ne serons jamais réellement ce qui s’est passé.

― Et le traineau… Personne ne l’a récupéré? J’aimerais le voir.

― Nous t’en achèterons un autre si cela est ton souci.

― Non! Je veux voir ce malheureux traineau qui a tué mes parents. Je veux voir le voir.

― Nicolas! soupira le Père Lachance.

Le Père Lachance fit un signe de croix cent fois répété et joint les deux mains. Il inspira bruyamment et expira douloureusement. Pour lui aussi, malgré les nombreuses années à supporter des familles dans la maladie et le deuil, il était difficile de vivre ce moment. Mais de là à vouloir récupérer le traineau de malheur qui avait pris la vie… L’homme de foi se leva, souhaita un bon appétit à Nicolas et partit vers l’étage. Il avait clôt ainsi la conversation. Le garçon le vit sortir un mouchoir de la poche de son habit noir sans plis. Sans un doute que l’homme allait pleurer seul dans sa chambre ce qui désola davantage l’enfant qui avait plus que n’importe qui besoin de sa présence.

Nicolas regarda son repas dégoûté.  Toutefois, il prit la coupe qu’il porta à ses lèvres et but le lait. Le lait était chaud et cela lui donna d’un seul coup de l’énergie. Malgré les larmes qui depuis des jours brûlaient ses joues, il se sentit moins malheureux. Nicolas essuya sa moustache de lait et prit des biscuits dans la boîte de métal, les glissa dans un mouchoir et les cacha dans sa poche. Il aurait au moins sur lui de quoi se rassasier si la faim le reprenait. Il se leva ensuite d’un bond. Il se dirigea vers la porte d’entrée de l’immense Manoir que lui léguaient ses parents, mit son manteau de fourrure et sortit avec la ferme intention d’aller visiter l’endroit qui avait vu mourir ces derniers.

***

Nicolas marchait à sens inverse sur la voie qui menait  au manoir. La neige s’était accumulée depuis plusieurs jours rendant le trajet difficile. Mais pas en cette soirée froide. Il y avait seulement un vent glacial qui menaçait toute partie du corps découverte. Son visage était rouge et Nicolas persistait à retrouver l’endroit du terrible accident. Au bout d’une trentaine de minutes de marche, il vit la scène horrible enfin. Malgré la neige qui avait recouvert les traces du traineau, des débris et des cadeaux par dizaine jonchaient le sol. Le pauvre garçon suivit les décombres jusqu’au ravin. En contrebas, le traineau avait percuté une petite plateforme. Encore plus bas, Nicolas voyait les lumières du village danser. Ses parents avaient atterri dans la forêt qui longeait les demeures des villageois. Leur corps disait les habitants écrasés comme de pauvres crêpes.

Nicolas tomba genoux dans la neige et s’effondra en larme. Il allait avoir seize ans dans cinq jours, le 25 décembre. Il avait perdu sa famille d’un seul coup. Il était seul. À jamais. Ce n’était pas juste quelques semaines sans ce père qui voyageait tout le temps, mais c’était à vie jusqu’à ce que lui-même la quitte.

Il était à quelques pouces du bord et Nicolas se demandait à présent qu’est-ce qui l’empêchait de se précipiter dans le vide? Qu’est-ce qui le retenait parmi les vivants désormais que sa vie était fichue? Il était un orphelin. Un orphelin misérable et pauvre de coeur et d’âme.

Au même moment où Nicolas pensait à se jeter dans le ravin et finir comme ses parents, un mouvement attira son regard. Une bête aux grandes cornes de bois aux pelages blancs et gris. Un renne qui fouillait les décombres du traineau.

― Va-t’en, cria Nicolas en pleur. Va-t’en sale bête.

Le renne souleva sa tête et observait le malheureux. De sa bouche sortait une fumée blanche. Ses yeux brillaient dans la noirceur.

― Je t’ai dit de t’en aller, hurla le gamin de plus belle.

À cet instant son genou glissa et sans avoir de quoi se retenir, il se retrouva dans le ravin atterrissant par chance sur la petite plateforme où gisait le traineau. Sa tête se heurta au passage le patin du traineau et Nicolas sombra dans l’inconscience.

***

À son réveil, une paire d’yeux globuleux l’observait. Un museau énorme et une bouche qui dégageait une odeur nauséabonde. Le renne était penché au-dessus de son visage curieux. Nicolas se releva prestement et prit un morceau de bois qui gisait près de lui. Il plaça son arme improvisée entre lui et la bête. Il criait comme un déchaîné désirant faire fuir l’animal sauvage, mais le renne ne bougeait pas d’un millimètre.

Après quelques minutes où les deux espèces s’observaient, le renne délaissa l’humain et continua son inspection minutieuse des décombres. Nicolas réussit à se ressaisir et faire une inspection physique de son état. Mis à part une vilaine bosse derrière sa tête, il semblait en parfaite santé. Lorsqu’il parvint à se mettre sur ses deux jambes, le garçon laissa la bête tranquille. Son gros museau soulevait des cartons, il léchait quelques trucs et il ne pouvait rien contre l’instinct de la bête.

Nicolas imita le renne et se mit en quête de trouver quelque chose dans les restes de l’accident. Quoi exactement? Il ne le savait pas. Ici gisaient les derniers souvenirs de ses parents et il n’était pas question pour ce fils d’abandonner les effets à la merci de la neige et du froid. Il y avait des dizaines et des dizaines de boîtes enveloppées de rubans festifs. Il souleva une des boîtes et lut l’inscription sur celle-ci. C’était un nom qui lui était inconnu. Il souleva une autre boîte et il y avait un autre nom d’une personne que Nicolas ne connaissait pas. Que voulait dire tout ceci? Plusieurs cadeaux, mais aucun pour lui. Au moment de soulever la troisième, le renne derrière lui se met à hennir bruyamment. Nicolas sursauta et se dépêcha de se relever. Il eut peur que la bête ne le charge. Toutefois, le renne n’en fit rien. Il grattait de son lourd sabot un endroit précis dans les décombres. C’est alors que Nicolas, tout en s’approchant, vit un autre animal qui gisait. Le renne était toujours en vie et bougeait légèrement. Il y était depuis des jours, pauvre animal! pensa Nicolas. Personne ne s’était risqué à venir secourir la pauvre âme. Sans réfléchir, Nicolas retournant dans les vestiges du traineau et chercha de quoi hisser la bête hors de la plateforme. Il arracha une planche de bois qui faisait Office du plancher du traineau et la traîna près de l’animal. Un souci se présentait malheureusement. Cette bête devait peser des tonnes! Comment réussir à le positionner sur la planche comme un malade soulevé par un brancardier? Il était seul et le temps qu’il grimpe, retourne chez lui et convainc le Père Lachance la bête aurait trépassé. Alors avec courage et force, lentement, il tira sur les pattes avant de la bête afin de le faire glisser sur la planche de bois. L’animal blessé semblait comprendre l’aide que lui apportait le petit homme et s’aida en montant difficilement sur la planche avant de s’y écrouler de nouveau. Nicolas prit de la corde attacha le corps du renne avec le traineau. Puis sortit son mouchoir de sa poche sachant exactement ce qui allait convaincre l’animal d’obtempérer. Il donna un biscuit à la bête et l’invita avec un autre à le suivre. Comme un cochon suivant la carotte, la bête suivit la main qui présentait le dessert sucré. Le renne avait de grands sabots puissants et il grimpait sans faiblir.

Toute la nuit durant, Nicolas utilisa le renne et ses biscuits pour extirper la bête blessée  et les objets parsemés. Lorsque le soleil pointa ses rayons à l’horizon, le Père Lachance descendit dans le salon et vit un vrai hôpital de fortune. Nicolas était au-dessus de l’animal et lui retirait les écharpes du visage.

― Mon oncle, s’il vous plaît.

― Nicolas? Que fait cette bête dans le salon?

Nicolas n’expliqua rien et quémanda à nouveau son aide. Le Père Lachance dévala les dernières marches et vint se placer à côté du garçon. Il aida à mettre des compresses d’eau chaude sur le museau rougi de la pauvre bête.

― Il nous faut un vétérinaire.

― Pas le temps mon oncle! Allez chercher de la moulure des cochons dans la cour. Peut-être un peu de manger le fera prendre des forces.

L’oncle de Nicolas courra dans le manoir pour atteindre la cour. Au moment où le prêtre ouvrit la porte, il tomba face à face avec un gros museau de renne. Aussitôt, la bête qui ne pouvait plus d’attendre des nouvelles de son ami dépassa le prêtre à travers le couloir et gambada jusqu’au salon. Lorsque le Père Lachance arrivait à son tour avec la moulure des cochons dans un sceau, le renne était assis à côté de son malade. Le prêtre admira le tableau avec Nicolas et les deux bêtes sauvages. Avec une incroyable douceur, il guérissait l’animal qui avait dû recevoir le traîneau en pleine gueule ce fameux soir-là. L’oncle sut alors que si l’animal mourait, Nicolas ne serait plus jamais consolable. Alors, il alla dans la cuisine, prépara du lait chaud en quantité écoeurante et ramena deux grandes casseroles. L’une pour le blessé et l’autre pour le renne inquiet. Il partit chercher des couvertures et s’activa à rendre l’attente plus tolérable pour tout le monde, car dans le manoir les cheminées s’étaient éteintes et la chaleur diminuait.

***

Plus tard dans la journée le renne blessé réussit à se mettre sur ses quatre pattes. Sans biscuit cette fois, les deux bêtes suivirent Nicolas jusqu’à l’enclos des cochons. Le renne avait survécu et les bons soins du garçon avaient amélioré son état. Il donna une caresse sur le museau de ses nouveaux amis et retourna à l’avant du manoir où les restes de l’accident l’attendaient. Le Père Lachance était déjà sur place, envelopper dans un grand manteau noir.

― Je croyais que c’était tes cadeaux pour votre anniversaire, mais…

― Non. Ils ne me sont pas destinés.

― Ce sont les orphelins du village, annonça le prêtre. Je connais tous ces noms. Tes parents étaient allés acheter des dizaines de cadeaux pour les enfants sans famille. Je ne le savais pas… Chaque année, l’église, les orphelins et d’autres pauvres du village recevaient des dons anonymes. C’était eux. C’était tes parents.

― Je me souviens que mes parents revenaient toujours les bras chargés. Je n’avais jamais fait le lien. Je pensais que c’était de nouveaux bibelots ou même la nourriture en quantité incroyable qu’ils achètent toujours à mon anniversaire. Mais j’aurais vu, depuis toutes ces années, que le sommet de la montagne.

Nicolas ramassa un morceau de bois du traineau. Il était éclaté en plusieurs morceaux.

― Il est irrécupérable. Mieux vaut faire sécher ce bois inutile et le mettre dans la cheminée.

Nicolas inspirait profondément. À quoi bon hériter d’un manoir et d’une fortune abondante quand le véritable lègue de ses parents était sous ses yeux détruits par un bête accident? Le garçon se rappelait alors ces doux moments avec son père dans l’étable de la vache. Il y avait un coin réservé à son père et il y allait souvent pour bricoler quelques objets. Des objets en bois surtout. Il avait cette journée complète avec lui où il lui montrait comment tenir un couteau d’ébénisterie, comment cogner le clou, faire des noeuds indéfaisables… Il avait appris tant de choses cette journée-là que Nicolas se souvenait à peine aujourd’hui. Avoir su, il aurait été plus attentif. Le fils aurait été plus sérieux aux enseignements du père. Il aurait pris des notes et …

― Les notes! Le cahier! Il notait tout ce qu’il faisait! Tout, s’exclama Nicolas se rappela ce petit bouquin en cuir que son père lui avait un jour montré.

― Pardon?

― Mon oncle! Je vais réparer le traineau. Je peux maintenant.

― Mais pour quoi faire Nicolas? Tu ne vas quand même pas…

― Et pourquoi pas! s’esclaffa le garçon. Je vais réparer le traineau et je livrerais ses cadeaux à ses enfants!

― Mais regarde-les ils sont brisés et…

― Peu m’importe mon Oncle! Trouvez les objets de valeurs dans la maison et emballez-les! Nous donnerons cette année encore! Nous perpétuons la tradition de mes parents j’en fais le serment.

Le Père Lachance regarda le garçon fou sautiller jusqu’à l’étable derrière le manoir. Il chantonna une drôle de comptine qui parlait de vent et de sapin.

― Vive le vent, vive le vent! Vive le vent d’hiver ! Qui s’en va sifflant soufflant dans les grands sapins verts! OH! Vive le temps, vive le temps.

― Vive le vent? Mais que chantez-vous donc Nicolas?

― Allez mon Oncle! Fouillez ce manoir et emballez-nous de beaux cadeaux pour ce village! Et pourquoi pas celui à l’est et à l’ouest tant qu’à y être. Soyons prêts pour ma fête! Soyons prêts à rendre tout le monde heureux.

― Mais Nicolas… N’est-ce pas trop tôt? Ne devriez-vous pas faire votre deuil?

― Il n’y a plus de deuil Père Lachance. Il n’y a que l’espoir que mes parents m’ont légué et je me dois de continuer la tradition. Pour eux, pour tous ces gens malheureux. Pour moi!

Nicolas avait tourné le coin et le Père Lachance ne le vit plus. Il décida alors, croyant faire plaisir à ce jeune enfant endeuillé et tourna les talons vers la maison. Il dénicha alors babioles, peintures, jouets, tissus, vêtement qui pouvaient faire plaisir. Le prêtre emballa les divers objets et à la nuit tombée, il alla porter un plateau de biscuits et un lait chaud au jeune travailleur.

― Les rennes mon oncle! ricana le gamin. N’oubliez pas du bon lait chaud pour les rennes.

Le prêtre Lachance fit son signe de croix et regarda dans les cieux priant silencieusement pour que ce que faisait le gamin l’aide à traverser son deuil. Il tourna les talons et alla préparer deux grands seaux de lait chaud pour les animaux.

***

― Allez mon oncle! Embarquez! Vite! Plus une seconde à perdre.

Le prêtre Lachance regarda stupéfait le miracle de son filleul. Le traineau avait doublé de grosseur. Il avait tordu du bois faisant des patins immenses. Il y avait une place à l’avant avec un coussin et des peaux d’animaux pour les tenir au chaud. En arrière une grande poche rouge qu’il reconnut aussitôt comme les rideaux élégants du salon. La poche était remplie à raz bord de présents de toute sorte. Une corde fermait le sac en tissus évitant que les cadeaux ne partent au vent et finissent leur jour sous des mètres de neiges. Le traineau avait même eu le temps pour une modification de couleur. Nicolas avait peint les planches dans un rouge criard et le contour soigneusement peint au doré. Comment avait-il pu réaliser ce chef-d’oeuvre en peu de temps? Était-ce cela la réponse au mirage qu’il avait demandé au ciel?

Le père Lachance fit signe à Nicolas d’attendre. Il manquait une seule chose pour parfaire ce spectacle festif. Il alla dans la chambre des maîtres et fouilla dans le garde-robe de son beau-frère. Il y trouva un manteau vert et doré avec une belle fourrure blanche de mouton à l’intérieur. L’oncle ramassa sur l’étagère du haut un chapeau rouge arrondie sur le dessus avec un grelot. L’intérieur du chapeau était fait de la même laine de mouton que l’habit. Il fouilla quelques coffres et tomba sur la paire de bottes noires qui montaient aux genoux que son beau-frère utilisait durant la chasse. Elle était chaude et imperméable. Le Père Lachance revint vers Nicolas à côté du traîneau et le garçon sautilla sur place en voyant ce qu’il ramenait.

― Ainsi vêtu mon jeune ami, vous serez un homme accomplissant la bonté de Dieu.

Nicolas enfila le manteau qui répandait la chaleur dans tout son corps. L’oncle regarda le traîneau avec inquiétude.

― Nous n’avons pas de chiens! Les chiens sont tombés dans le ravin.

― Nous n’avons pas de chiens mon oncle.

―  Alors, comment faire avancer le traîneau?

― Nous n’avons pas de chiens, lança le garçon en souriant espièglement, mais nous avons des rennes.

―  Quoi? Mais… ce sont des bêtes sauvages!

Alors sortit du fond du traîneau, un long bateau avec un fil à son extrémité et une carotte qui pendait. Un sac de carottes gisait dans le fond du traîneau pour la longue traversée.

― Regardez.

Nicolas souleva le bâton dans les airs et alla vers l’enclos à cochons. Les rennes attendaient déjà à la barrière. Ils hennissaient et piétinaient le sol de leur sabot. Nicolas ouvrit la barrière et les rennes suivirent la carotte. Nicolas leur passa un harnais à cheval et embarqua à l’avant du traîneau.

― C’est incroyable! s’exclama le prêtre.

Au moment de partir,  le Père Lachance refusa d’embarquer dans le traîneau. Nicolas insista, mais cela n’eut aucun impact sur la décision du prêtre.

― Non Nicolas, dit-il doucement, quoique vous accomplirez ce soir vous devez le faire seul. Vos parents seront avec vous dans cette traversée. Dieu sera avec vous. Ho! Avant que je n’oublie, voilà un sac de biscuits, de pain et de viande séchée. La nuit risque d’être longue.

―  Merci mon Oncle. Merci de votre aide.

―  Je serais là à votre retour mon garçon. Soyez prudent et bonne route!

***

Toute la nuit et la suivante Nicolas attacha sa carotte à son bâton et fit des centaines de kilomètres pour aller porter près des chaumières présents divers, jouets, vêtement, nourriture et pièces d’or aux gens défavorisés. Lorsqu’il n’eut plus rien à transporter, il s’arrêta dans un magasin et acheta brioches, pains et viandes sèches et continua sa tournée d’offrandes et de cadeaux. Les rennes le suivirent avec enthousiasme. Nicolas réchauffa du lait pour ses belles amies et leur donna de la moulure de cochon et elles furent fidèles à lui durant tout le trajet.

***

En chemin, il rencontra un père attristé sur le bord de la route. Nicolas s’arrêta et vint lui demander ce qui n’allait pas. L’homme lui expliqua que dû à leur grande pauvreté, il n’avait pas d’autre choix que d’envoyer ses deux filles aimées travailler pour une vieille dame aigrie, mais riche.

― Si j’avais l’argent… Je les garderais avec moi. Je les chérirais à jamais. C’est, hélas, notre dernière nuit ensemble.

L’homme se mit à pleurer et Nicolas ne put se résoudre à l’abandonner à son sort ainsi. Alors il demanda au monsieur s’il acceptait de lui offrir à lui et ses rennes un breuvage chaud, car la nuit devenait rude et difficile.

―  Venez mon garçon! je peux encore accueillir les voyageurs dans ma demeure. Venez prendre un bon lait chaud.

Alors c’est ce qu’il fit. Il entra dans la petite maison sans décoration ni rideaux aux fenêtres. Le bois crépitait dans la cheminée et la petite famille y était rassemblée. Leur seule richesse était celle-ci. Les filles de l’homme vinrent brosser les bêtes et leur donnèrent à boire et à manger. Elles étaient affamées. De plus, il était peu orthodoxe qu’un jeune garçon prît comme tireur de traîneau des rennes et cela intriguait. Avant de repartir, Nicolas remercia l’hospitalité de la famille malgré qu’il ne possédait rien et sortit sa bourse. Il la déposa entre les mains de l’homme qui se mit alors à pleurer à chaude larme.

― Tenez, dit le garçon, j’espère que cela suffira.

― Pourquoi? pleura le père de famille.

― Parce qu’une famille ne devrait jamais être séparée.

― Votre nom? Quel est-il que je le mets dans mes prières, gentil étranger?

― Je me nomme Nicolas.

― Que Dieu vous protège bon Nicolas.

Nicolas quitta la famille dans la petite chaumière, le sourire aux lèvres et le coeur léger. Qu’il était bon de donner! Qu’il était bon de ressentir la chaleur quand il rendait les gens heureux. La légende débuta alors à ce moment avec ce père de famille. Il parla à ses voisins, au prêtre de son église, à ses amis et à la taverne. Un miracle s’était produit. Un saint homme, Saint Nicolas était venu cogner à leur porte offrant une bourse remplie d’or pour les aider à mieux vivre.

***

Nicolas continua sa route et une fois lasse, plusieurs jours plus tard, il rebroussa chemin et revint à la maison. Les rennes le ramenèrent sans encombre vers le manoir de la famille Noël. Quand Nicolas alla mener ses bêtes dans l’enclos, il constata avec surprise et joie que d’autres rennes y étaient maintenant hébergés.

Le Père Lachance sortit de l’étable et vint prendre le gamin dans ses bras, heureux de son retour.

― Où avez-vous trouvé ces bêtes?

― Dans la forêt mon jeune ami. Les rennes ont suivi la carotte que je leur tendais.

― Pourquoi faire ceci?

― Nous aurons besoin d’autres rennes pour les prochaines années. Des bêtes fortes pour un traineau plus gros et plus vite. Viens que je te le montre.

Nicolas suivit son oncle jusqu’à l’étable et un traineau en métal, peint d’un rouge flamboyant et possédant deux sièges de cuir. Il y avait des lampes aux quatre extrémités du traîneau et pouvant contenir des chandelles.

Ils retournèrent à l’enclos et le Père Lachance tendit le bras pour flatter le museau d’une des cornées.

― Nous devrions donner des noms à tout ce beau monde maintenant qu’ils sont de la famille. Pourquoi pas appeler celui-ci Cupidon? Il est tellement gentil et colleux!

Nicolas savait alors comment s’appellerait celui au nez écorché par l’accident.

―  Rudolphe-le-renne-au-nez-rouge.

― Et ce petit qui se dandine le derrière là-bas?

― Danseur! Et celui-là? Il va si vite! Regardez-le mon oncle!

― Éclair!

― Celui-là à un regard sévère appelons furie. Il semble de très mauvaise humeur.

Oncle et filleul s’esclaffèrent un bon coup, mais quelques minutes plus tard, tous les neuf rennes avaient désormais leur nom.

***

Ainsi continua la chaîne d’amour et de bonté de la famille Noël grâce à la dévotion de Nicolas en ce 25 décembre. Une date horrible où il perdit ses parents aimants, mais où il retrouva un but à sa vie. Il n’était plus riche d’or, mais de sourires et de rires d’enfants. Sourire qu’il guettait à travers la fenêtre, inconnu de tous, quand les enfants ouvraient ses boîtes remplies de cadeaux et de friandises. Lorsqu’il n’y eut plus assez de boîtes, ni de rideaux, ni de papier pour emballer les présents, Nicolas prit ses bas, en fit tricoter, en acheta par centaine pour y glisser un chocolat, une poupée ou une pièce. Il travailla toute l’année afin de se préparer à cette merveilleuse journée qu’il appelait désormais avec amour tout en se remémorant les enseignements de coeur de ses parents : le joyeux Noël.