Quarantaine

Les gens, comme vous et moi, préférons de belles histoires. Une jolie demoiselle trouvant son prince. Un jeune garçon devenu un chien retrouve miraculeusement le chemin de la maison. Un homme affrontant ses pires cauchemars, avec difficulté, mais mérite. Pourtant la réalité ne possède pas uniquement les fins heureuses. La réalité, celle dans laquelle nous vivons s’achève souvent sur des notes mélancoliques, cruelle, voire désastreuse.

Cette histoire-ci fait partie de ces durs réveils à la réalité. Elle vous emporte au plus profond de l’abîme humain. La noirceur comme seule partenaire. Vos tripes en danger. Toutefois, cette histoire est aussi la beauté de la résilience et celle de promettre à tous les survivants de ne plus jamais recommencer. Hélas! Nous connaissons la nature humaine. Plutôt que d’y voir le pardon de l’humanité, on s’enfonce vers notre propre extinction.

***

Mégane Grant, Espagnole vivant en équateur. Elle était la dernière des quatre enfants, mais elle était maligne et débrouillarde malgré ses huit ans tout ronds. La jeune fille venait de terminer l’école et marchait dans les ruelles de son quartier avec son amie jusqu’à leur demeure. Elle en profitait pour faire des détours, jouait à la marelle et lançait à l’occasion des petits cailloux aux écureuils roux.

Mégane était à la même école que ses deux plus vieux frères. Pedro et Miguel, jumeaux, inséparables et frimousses à leur heure. Au moment où Mégane et son amie visaient le troisième rongeur, Pedro au pas de course les dépassa.

– Hey Pedro! cria sa sœur cadette. Viens on tire les écureuils!

– Non Meg! Je dois aller voir Miguel.

-Mais…il n’était pas à l’école aujourd’hui?

– Ouais! lança l’amie de Mégane. Ils ne sont pas dans la même classe tes frères?

– Il a été malade aujourd’hui.

Pedro poursuit sa course et tourne le coin. Il disparaît aussitôt. Mégane laisse tomber son caillou et s’excuse auprès de son amie. Son grand frère malade? Elle ressent un malaise. Miguel n’est jamais malade. Sauf quand il avale n’importe quoi sous les défis stupides de son jumeau. Mais Pedro aurait été aussi malade.

Mégane remet son sac sur son dos et se lance à la poursuite de Pedro. Au bout d’une dizaine de minutes, elle arrive à la maison. Lorsqu’elle pénètre dans la demeure, les lumières sont fermées et une odeur de lavande empeste les lieux. Sa mère qui croit fortement aux vertus de la lavande noie la maison à la seconde ou l’un des enfants est malade. Mégane a horreur de cette odeur. Elle préfère de loin l’odeur de la rose.

– Maman ? Cri Mégane.

– Oui Meg. Je suis dans la chambre des garçons.

Mégane n’attend pas de se faire prier. Elle lance son sac à dos, la porte toujours entrouverte et grimpe les escaliers deux marches à la fois. La fillette entre dans la chambre, l’odeur de lavande oppresse l’air, elle voit Pedro et sa mère au chevet de Miguel. Il est pâle ce qui contraste avec son beau teint basané. Mégane s’avance tranquillement, apeuré par l’apparence de son frère.

– Maman, qu’est-ce que Miguel a ?

– Oh! Chérie! Miguel a sûrement mangé quelque chose de pas bon. Comme d’habitude.

– Non mommy! Dis Pedro. Il n’a rien mangé.

– Vous n’avez pas fait de défie ?

Pedro fait signe de négation de la tête.

– Hum, murmure la mère des enfants, il a beaucoup vomi. Je me demande ce qu’il a. J’ai appelé le Docteur Zarkovak. Il ne m’a pas toujours répondu. Bon! Les jeunes! Ania est avec papa dehors! Allez jouer.

– Non! proteste Pedro.

– Ça va aller Chéri. Il a besoin de repos.

Mais c’est inutile de résonner le jumeau. Depuis leur naissance, ces deux garçons sont unis par une force invisible et incompréhensible pour qui que ce soit même leur propre parent. Pedro demeure au chevet de son frère et rien n’y fait pour le faire changer d’avis. Leur mère acquiesce et envoie Mégane seule. Elle referme la porte derrière la jeune cadette.

Mégane soupire. Laissée seule encore. La petite des petits, sans jumeau, elle n’a qu’elle-même à se préoccuper. Alors elle décide d’obéir à sa mère. Son père et Ania, la plus vieille des enfants sont à l’extérieur et doivent jouer au ballon. Mégane descend les marches, une à une, triste d’avoir été mise à la porte.

Cependant, au moment d’atteindre la dernière marche, un grand cri, sûrement sa sœur Ania se fait entendre dans la cour arrière. Mégane rate la dernière marche et tombe le visage le premier et embrasse le tapis au bas de l’escalier. Sa mère ouvre la main dans une volée, Pedro sur ses talons et ils descendent les escaliers.

– Ça va Meg? Demande Pedro.

Mégane retient ses larmes.

– Qu’est-ce qui s’est passé? C’est toi qui as crié?

Avant de pouvoir répondre quoique ce soit Ania appelle sa mère à l’aide dans la cour extérieure. La maman ordonne à Pedro d’aider sa jeune sœur et court à l’extérieur sans attendre. Un second cri ébranle la vie tranquille de la famille Grant.

Mégane et Pedro accourent à l’extérieur. Curieux de savoir ce qui se passe encore! Mégane a mal au visage, mais elle est toujours solide sur ses deux jambes. Lorsque les enfants arrivent, le choc est inévitable. Leur père est au sol se tordant de douleur, blanc comme un drap. Une flaque immense de vomi et de sang gît tout près de l’homme.

– Pedro court chercher le docteur Zarkovak. Ce n’est pas normal tout ça.

– Mais Miguel? Souligne tristement Pedro.

Mégane alors s’avance et assure qu’elle va aller chercher le médecin. Enfin! Elle peut se rendre utile! Qui plus est, elle est la plus rapide de la maisonnée.

– Tu viens de tomber chérie…

– C’est correct maman! J’y vais!

– D’accord. Soit prudente. Ania va chercher des linges. On va essayer papa. Tu m’aideras à le monter dans la chambre. Pedro va avec Miguel et ne le quitte pas.

Tous les enfants s’exécutent comme une armée très bien entrainée. Mégane relève ses manches et attache ses souliers. Elle s’apprête à faire la course de sa vie. Elle sait exactement ou vit le docteur Zarkovak et elle va le talonner jusqu’à tant qu’il se déplace. Et s’il n’est pas chez lui ? Elle courra s’il le faut jusqu’en ville, à son bureau, pour le ramener par les oreilles voir sa famille.

Mégane court sans s’arrêter. Les poumons en feu. Le ventre sur le point de remonter dans sa gorge. Son pouls doit être d’au moins 1000 battements la minute. Elle traverse les courts qui heureusement il n’y pas de clôtures qui l’empêche de progresser. Mégane tourne un coin, puis un deuxième. Dernière ligne droite et elle arrive sur le perron de la famille Zarkovak. Elle sonne et reprend son souffle. Une petite dame ouvre la porte.

– Mégane! Belle surprise! Tu viens promener Roxy?

– Non madame… Zarkovak…on a besoin du Dr Zarkovak. Miguel et papa sont très malades.

– Oh oui! Tout de suite! Je l’appelle sur son téléphone cellulaire. J’espère qu’il n’est pas au boulot.

Madame Zarkovak sautille jusqu’au téléphone résidentiel, compose un numéro par cœur et la tonalité sonne. Mais elle tombe sur la boîte vocale. Elle réessaye. Une fois. Puis deux et au troisième, enfin quelqu’un décroche.

– Josiane qu’est-ce qui a?

– C’est la petite Grant. Elle dit que Monsieur Grant et son jeune fils sont malades.

– Passe-moi là. Allo Mégane? Ouu tu es essoufflée. Qu’est-ce qui se passe à la maison?

– Papa est tombé sur le sol. Il a vomi et il y a du sang partout. Miguel est parti de l’école tôt …il a aussi vomi. S’il vous plait Docteur Zarkovak, venez à la maison.

– Passe-moi à nouveau Josiane, veux-tu Mégane?

– Allo? Oui. D’accord. J’appelle les autorités. Je la renvoie chez elle d’accord.

– Qu’est-ce qu’il a dit? Réclame Mégane.

– Retourne chez toi. Il va venir.

Mais Josiane la pousse dehors carrément. La dame ferme la porte violemment et barre à double tour. Mégane fronce les sourcils. Qu’est-ce qui se passe? Tantôt si fine et là. C’est le docteur Zarkovak qui lui a dit…la jeune fille tourne son regard vers la direction de sa maison. Elle est prise de panique. Sa famille! Elle doit protéger sa famille. Les autorités! Madame Zarkovak va appeler les autorités! Pourquoi? Qu’est-ce qui se passe?

Mégane ne réfléchit plus et fonce. Elle refait le chemin inverse, mais deux fois plus rapidement. Le pouls a grimpé à au moins 20 000 battements la minute selon elle. C’est un record. Elle rêve de devenir coureuse professionnelle. Passer à la télévision. Faire les Jeux olympiques dans les pays. Mégane rêve d’aller à Londres. La pluie, la brume et ces millions d’attractions. L’eau à perte de vue. Dire coucou aux Français de l’autre côté de L’océan. Parler anglais. Claquer de la langue avec cet accent qu’elle trouve mielleux.

Elle arrive chez elle. Les autorités sont là. Mais pas seulement. Il y a plusieurs hommes en uniformes blancs. Ils ont des masques. Sur leur camion il y a un énorme signe de toxicité. Qui sont-ils? Que font-ils?

– Elle est là! Alors pointe le docteur

Des hommes se ruent sur elle. Mégane est enveloppée dans une couverture grise. Elle cri et se débat. On la kidnappe. Elle appelle sa mère qui lui répond derrière les fenêtres placardées de sa maison.

Les hommes en uniformes blancs la basculent dans la maison. Une seconde après de grands coups de marteau placarde leur porte d’entrée. Sa mère vient l’accueillir en pleurant.

– Elle n’est pas contaminée! Laissez Mégane sortir!

Mais personne ne répond aux plaintes douloureuses de la maman Grant. Mégane se cache dans les bras de sa mère. Que se passe-t-il voudrait-elle dire, mais la question reste bloquée dans sa gorge.

– Il y a un virus Meg. Un virus et il n’y a pas de remède.

Mégane lâche sa mère aussitôt. Elle n’a que huit ans, mais elle n’est pas bête. La jeune fille se rue dans la chambre de Miguel même si sa mère lui crie de ne pas monter. Elle voit Miguel étendu sans vie sur son lit. Des flaques de vomis étalant le sol. Pedro semble dormir au pied du lit, mais il est livide aussi.

Mégane poursuit sa recherche. Elle cri. Elle sait c’est quoi la mort. Grand-maman Grant est morte l’an passé. Elle sait qu’elle ne reverrait plus Pedro et Miguel. La jeune enfant court jusqu’à la chambre de son père. Ania est couchée à côté. Les deux respirent difficilement. Il n’y en a plus pour longtemps.

– On va tous mourir, murmure Ania.

Mégane hurle. Elle ne veut pas mourir. Sa mère est arrivée sur le seuil de la chambre parentale. Elle se tient le ventre. Elle aussi a le teint pâle. Ses muscles lui font souffrir. Elle n’a plus de force. La vie la quitte goutte à goutte. Sa mère voudrait dire quelque chose de rassurant, mais il n’y a rien à dire. On les a enfermés. Personne ne va les soigner. Alors dans un fracas bruyant et une odeur plus terrible que la lavande la mère de Mégane se penche sur le plancher et tout son pantalon s’imbibe.  Une diarrhée violente la secoue et la jette au sol. Elle n’a pas la force de se relever.

– Sort Mégane. Vite. Trouve un moyen…

Mégane dépasse sa mère. Descends à l’entrée. Elle frappe la porte et hurle de plus belle. Elle entend les sirènes. Des gens qui parlent. Un rire. Oui. Elle entend rire là-bas. Elle déteste le docteur Zarkovak. Il a condamné sa famille. Elle saute dans la cuisine, prend un couteau et s’attaque aux fenêtres. Mais rien n’y fait. Elles sont solidement couvertes.

Mégane hurle.

Personne ne vient la secourir.

Mégane pleure.

On ignore ses larmes.

Mégane pendant des jours, vit avec les cadavres de sa famille à l’étage.

On l’a enfermé parce qu’on craignait qu’elle contamine plus de gens.

Mais Mégane n’a jamais eu Ebola.

La fillette est morte de soif, de faim et de désespoir.

Bonne fête Montréal

On m’a dit qu’un Indien, ça porte des plumes.

On m’a appris qu’ils troquaient de superbes fourrures contre des miroirs, des tissus et des peignes…des pacotilles quoi!

On m’a dit qu’ils ne sont pas bien malins ces Indiens.

On m’a dit qu’ils étaient paresseux et buvaient.

On m’a dit qu’ils ne travaillaient pas et vivaient sur les aides sociales.

On m’a dit qu’ils n’écrivaient pas et qu’ils gravaient des dessins sur la pierre.

On m’a dit qu’on devait leur enseigner les choses parce qu’ils ne savent pas.

On m’a enseigné qu’il y avait trois peuples : les Algonquiens, les Hurons et les Iroquois.

On m’a dit de me méfier de ces Indiens qu’on nomme Mohawks avec leur crête iroquoise.  Ils ont de gros fusils et ils sont dangereux.

 

J’ai été éduqué dans un bon système. Un système qui a fait de moi une bonne blanche. Une francophone. Une Québécoise.

Mais plus je vieillis, plus je me questionne.

De l’autre côté du pont, on m‘a dit qu’il y avait notre ennemi.

Mais je ne sais pas pourquoi nous les haïssons.

 

Est-ce que c’est parce que le méchant indien bloque les routes?

Est-ce parce que ces Peaux-Rouges n’acceptent pas la sainte modernité?

 

Et si on m’apprenait la vérité? Et si Montréal était battit sur les cadavres encore chauds de leurs ancêtres? Et si les lois opprimaient ces nations?

 

Je me sens menacée.

Mais je ne sais pas pourquoi.

On m’a élevé à les haïr.

Mais je ne sais pas pourquoi.

 

On m’a raconté l’histoire du blanc sur le sauvage.

Mais elle est incohérente.

Mais elle est fausse.

Mais elle est cachotière.

 

Je suis blanche. Je suis francophone. Je suis Québécoise.

Mais je ne sais pas ce que cela veut dire.

Mais je vous souhaite à tous un bon 375e.

 

Je me lève et je ne ressens rien

 

Avez-vous déjà eu cette drôle d’impression d’être vide? Je veux dire…Vous émergez d’un long sommeil sans rêves, vos membres s’étirent, ils sont tendus d’une longue nuit d’immobilisation. Quant à votre tête il n’y a aucune image, aucune pensée, aucun remord, rien! Nada! C’est le néant. Et pourtant…

Vous ne ressentez rien, sauf le malaise d’être imprégné d’aucune substance. Vous tentez de vous remémorer votre soirée de la veille. Coudonc j’ai tu bus moé?  Ben non, tu n’as pas bu Karine. Cela fait bien longtemps que ce liquide amer n’est plus la priorité de ta vie.

C’est samedi matin et hier j’ai écouté kung-fu panda pour la millième fois…je ne suis pas sortie, je n’ai rien fêté, je n’ai vu aucun ami, je n’avais aucun projet…juste finir ma semaine écrasée sur le sofa. C’est samedi matin et je ne feel pas bien. Comme si, j’aurai dû réaliser quelque chose. Comme si j’ai manqué une action la nuit précédente. Comme si je devrais être hangover ou je ne sais pas moi, être étendu avec un beau mec dans mon lit ce matin…mais rien.

Le malaise est étrange. Il commence par me faire réaliser que je ne ressens rien tout sauf que le cœur bat encore. Je bouge légèrement sous mes couvertures, j’émerge de je ne sais où. Je suis désorientée. Bizarre en dedans. Je tourne ma tête vers la fenêtre illuminée. Le soleil brille dehors et je vois les feuilles danser au rythme du vent. Cette image aurait dû me rendre heureuse…me remplir de quelque chose au moins. Mais non. Je suis toujours vide.

Je me mets soudainement à pleurer. Sans raison apparente. Qu’est-ce qui m’arrive? Je ne suis ni blessé, ma vie est tranquille, je réussis plutôt bien ce que j’entreprends…alors …pourquoi?

Je ne veux pas sortir de mon lit. Me semble que je suis au chaud et en sécurité ici. En sécurité? Est-ce que j’ai peur de l’extérieur? Comme ça sans raison? Pourquoi on me ferait mal si je sors de mon lit? Peut-être…en fait, je ne le sais pas. Sûrement, les gens ne sont pas toujours gentils…Ça fait six ans que je me débats avec les amis, la famille, les copains…peut-être que ce matin tout à décider de remonter à la surface? Peut-être que ce matin c’est l’heure des comptes.

Les larmes arrêtent aussi brusquement qu’elles sont venues. Ça va un peu mieux. La tension étrange est sortit de mon corps. Me semble que j’irais courir ce matin. Ouais! Prendre mes jambes et sentir mes muscles s’activer. Ça va sûrement me faire du bien de bouger un peu. J’serais plus en forme, plus mince, plus belle. Ah pis non! Ça ne me tente pas…qu’on m’aime comme je suis au fond.

Je reste dans mon lit. Clouée au confort. Mais mon matelas est dur soudainement. J’ai chaud. Je sus. J’suis pu bien moé icitte.

Je devrais aller faire un voyage. Ou juste sortir de Montréal un peu. Voir du vert…me promener nu-pieds dans le sable. Ou Cuba? Tout le monde aime Cuba…Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs…à part l’open-bar qu’est-ce que Cuba a que le Canada n’a pas? Pourquoi les gens préfèrent s’enivrer plutôt que vivre? Faut toujours être dans l’activité, dans l’action, dans le mouvement…si tu t’écrases, t’es rien qu’un paresseux.

On a sûrement quelque chose à cacher, nous les humains. C’est peut-être ce vide intérieur qui me pogne ce matin. Sans solution, sans ambition, sans saveur ni couleur.

Ouais! La vie s’est comme le tofu dans le fond…si tu ne fais rien avec, c’est fade en c*****.  Même les médicaments anti-dépression ne peuvent rien si tu ne mets pas des épices à ton tofu. Si tu ne fais rien de ta peau et tu restes dans ton lit à continuer d’admirer ton vide profond.

Faque, je fais quoi maintenant? Je me lève ou je reste couché? Pis cette question-là est tellement puissante que c’est comme si je me demandais si je décide de vivre ou de mourir. ..

 

Le fou du palais de glace

 

C’était une soirée d’hiver agréable. Oh! Il faisait toujours froid! Le manteau était toujours de mise. Toutefois, contrairement au grand froid connu des derniers jours, les mitaines et le foulard jusqu’aux oreilles étaient désormais futiles. Disons simplement, par souci de clarté, que les narines avaient cessé de coller aux parois du nez. L’air était de nouveau respirable, frais, mais respirable. Les coeurs ne risquaient plus de s’arrêter à la seconde ou le pied se posait à l’extérieur du chaud domicile.  Les bras glacés de la saison s’allongeraient encore pour quelques semaines, mais il était possible d’espérer à nouveau la chaleur estivale et les rayons du soleil réconfortants.

***

Un immense château de glace avait été construit au centre des festivités. Un énorme carré translucide s’imposait parmi plusieurs attractions qui paraissaient bien piteuses à côté de ce dernier. Les remparts gigantesques étincelaient de plusieurs couleurs grâce aux projecteurs de lumières. Il y avait du bleu, du rouge, de l’orange et du jaune. Toutes s’entremêlant et créant à elles seules, une danse enivrante. D’autres projecteurs ciblaient la façade extérieure, juste au-dessus de l’entrée principale. Ces derniers n’étaient pas de simple point flou décoratif, mais ils indiquaient visiblement  «Palais de glace ».

***

À l’intérieur du palais, plus de cent personnes s’entassaient sur une piste de danse complètement blanche. Une neige légère était déposée sur le sol, virevoltant à quelque centimètre à tous mouvements. Bonhomme était sur l’estrade vêtue de sa ceinture fléchée, ses boutons démesurés et sa tuque rouge. Il dansait, lui aussi au rythme de la musique électronique. La mascotte était en forme et son énergie se répercuta sur tous les participants.

***

Au centre de la foule, un jeune homme, qui au premier coup d’oeil paraissait tout ce qu’il y avait de plus normal. Il avait une caméra go pro attaché à sa tuque bleue. Un moment il tournait sur lui-même avec l’engin sur sa tête et la seconde d’après il l’a prenait dans ses mains et captait le plus d’images de cette soirée magique. Il approchait enfin l’appareil contre un oeil et s’arrêtait soudainement sur place pour regarder les captures. Un moment rempli d’intensité où il était statufié sur place, concentré à l’exécution de son appareil. Il pouvait voir, enfin, les détails que ses yeux lui refusaient. Ensuite, il replaçait ce dernier sur sa tête en étirant l’élastique et l’agrippant solidement à sa tuque. Et il reprenait vie dans ce carré blanc bondé de gens. Il reprit sa danse comme s’il était un chaman autour du feu sacré.

***

Les regards se tournaient vers lui, étrange personnage dansant comme un homme possédé. Ses mains s’agitaient dans tous les sens et ses jambes semblaient courir un marathon.

– Regardez-le, ce pauvre fou.

Les rires, malgré qu’ils furent discrets, étaient dirigés vers lui. La méchanceté s’invitant à la fête. Regardez-le, ce fou, disaient-ils le pointant d’un doigt accusateur.  Il n’est pas comme nous, continuaient les autres. Ni danse lascive ni danse pour impressionner. Un pauvre diable perdu.

***

Il était dans un monde lointain. Très loin.

Loin du jugement physique. Loin de ce qui doit et de ce qu’il faut. Loin de l’ordre établi, de la bonne façon et du mimétisme des moutons. Ici, dans son univers, il y avait le mouvement à l’état pur. Le rythme comme seul guide pour mouvoir un corps. Sans restriction. Sans obéissance. Danser ? Non il ne dansait pas! Il flottait. Il découvrait l’enveloppe charnelle de l’être humain. Il n’y avait que ses sens et sa sensation. Des battements dans le sol qui vibraient jusqu’à ses pieds. Le chatouillement dans ses jambes le faisait rire. La musique bondissait dans l’air avec force et ce fut comme s’il pouvait la voir. La chaleur de la proximité des autres. Ce moment incroyable où les éclats de rire d’inconnu se mélangent aux conversations lointaines qui s’évanouissaient derrière le mur du son. Une joie qui caressait son coeur…

Non, il ne dansait pas. Le jeune homme était la légèreté. Il était la rapidité. Il était l’énergie. Il était la foule et son excitation. Il expulsait littéralement de lui la frustration de son handicap. Le jeune homme était connecté à l’expérience de la vie.

***

Voilà une heure déjà qu’ il avait rangé sa canne blanche et rouge dans son sac à dos trop gros pour son frêle corps et que le jeune homme s’était engagé dans le palais de glace. Tandis que les gens quittaient la place centrale du Carnaval de Québec, épuisés, s’accrochant au premier bar, le fou continuait à se déhancher drôlement sous les regards moqueurs de ce qui représentait la normalité. Toutefois, pour lui, ces regards étaient invisibles. Ils le seraient à jamais.

***

La bouteille bleue

Une bouteille. Deux bouteilles. Trois bouteilles.


Non celle-ci est fissurée. J’actionne la manette de renvoi automatique. La bouteille bleue entre dans une trappe, fait une chute sur 90 degrés et percute le fond du baril. Ça résonne et mon poste de travail s’agite. Voici mon quotidien. Pauvre inspecteur de qualité de bouteille. Les jours se ressemblent tous. Je ne vois plus la couleur. Je crois devenir daltonien.


Mon seul plaisir est de compter combien il y a de bonnes bouteilles avant qu’une soit défectueuse.


Une bouteille. Deux bouteilles. Trois bouteilles. Quatre bouteilles. Cinq bouteilles… Dix… vingt.


Un jour j’ai déjà compté jusqu’à cinquante bouteilles en bons états avant de rejeter la cinquante et unième.

C’était une journée intéressante.

Enfin, différente…


Une bouteille. Deux bouteilles…

Je veux vivre

Écrire. Écrire, mais dans des conditions inconfortables. J’ai mal au dos. J’ai mal aux poignets. J’ai la tête qui résonne. Le ventre qui se soulève. Je suis fatigué. J’ai trop travaillé. Je ne devrais pas écrire en ayant travaillé. Je ne devrais pas travailler du tout ce n’est pas bon pour l’écriture. Je devrais lâcher mon boulot. Bien sûr que je ne peux pas, comme tout le monde j’ai besoin d’argent. Comment réussir à continuer? Comment ne pas s’abandonner sur le divan et peser sur le bouton de la manette? Je n’aurais plus besoin de réfléchir. Un simple clique et un écran s’illumine. Mes soucis s’envoleront et j’aurais l’esprit tranquille. Bien sûr, je manque le spectacle. Bien sûr, je n’avance pas mes projets. Bien sûr je m’en rendrais coupable après.

Je ne suis pas Spielberg je peux bien prendre mon temps. Un temps qui rend fou. Un temps qui attend de vivre. Je suis qui pour vouloir m’extirper de ma prison physique? Je suis qui pour vouloir faire des chefs d’œuvres? Le talent s’est inné m’a-t-on dit? Qui? Je ne sais pas. Ce monsieur-là. Assis devant sa télévision. Il sait tout grâce à elle. Il capte tout grâce à elle. Il dit des mots qu’on lui a soufflés. Des mots qui me semblent cohérents. Il est un expert. Moi je suis qui sans talent? Je devrais m’installer et me laisser aller. Là-bas auprès du monsieur qui dit des choses si justes. Des mots qui me rassurent. Des phrases qui me consolent. Et je vais m’écraser pour rêver. Car le m’sieur il dit que la TV ça fait rêver. Alors je m’assis et me programme aux images. Et je rêve les yeux ouverts. Ma maison de rêve, ma bouffe de rêve, mon voyage de rêve, mon couple de rêve. C’est vrai ce qu’il a dit, il y a du rêve dans ce carré-là.

J’ai l’impression d’avoir manqué quelque chose. D’avoir glissé et de m’effondrer. Je lui demanderais bien au monsieur, mais l’annonce vient de terminer. Il n’a plus de temps pour moi. Je dois attendre. Attendre un autre moment où c’est permis de lui jaser. Je dois me connecter pour faire partie de son monde. Sinon ben il ne me reste rien. Mon écriture sur le document laisse le curseur sautillé ininterrompu. Et mon rêve, où il est ? La vitalité de l’écriture… Mon rêve implose. Et le mien s’effrite. Il me semble que j’avais autre chose à faire…Mais quoi? Il me semble que la sensation physique revient. J’ai mal au dos, là, assis sur ce sofa beige. Il me semble que mes poignets sont engourdis. J’ai toujours mal à la tête et les mots…les mots sont restés dans ma gorge. J’aimerais écrire et je me souviens maintenant. J’étais trop fatigué. J’avais des raisons. Des raisons de ne pas poursuivre mon rêve à moi. Celui qui me faisait vivre. Celui qui me rendait la forme.

Mon corps souffre. Mon corps est malade. Pourtant, l’appel du texte résonne dans ma tête. Une histoire vole devant mes yeux. Je sens ma chair frissonner. Le souffle d’un vent se lever. J’entends le tambourinement des chevaux. Des lames s’entrechoquent. Je clignote des yeux. L’écran a disparu. Le m’sieur qui dit des choses se tourne vers moi et ses mots se transforment en gouttelette limpide. Je me lève du divan apeuré. L’homme. L’inconnu du divan se désintègre en une vague bleue. Je suis éclaboussé et repoussé dans une forêt tropicale. Je suis tombé. J’ai mal. Des cacatoès cris au-dessus de ma tête. J’ai à peine le temps de me lever que les oiseaux aux plumages colorés me foncent dessus. Je fonce. Cour. Les jambes en feu. J’ai mal, mais je poursuis ma fuite sans relâche. Au bout d’un moment, le souffle saccadé, les volatiles cessent leur poursuite. Je n’entends plus leur battement d’ailes ni leurs cris démentiels.

Je traverse la jungle entourée de sons étranges. Je sursaute. Je crois avoir entendu le rugissement d’un tigre. Je regarde nerveusement autour de moi, mais aucun oeil félin ne me chasse. Il doit être bien tapi. Il doit bien attendre sa chance. Je tourne sur moi-même. Je veux le voir venir. Je ne veux pas être surpris. Je suis prêt à affronter la mort en face. Batailler avec courage le carnassier. Un craquement dans mon dos! Vite! Je me retourne! Il est là! Il s’élance déjà. J’ai manqué mon coup. J’ai manqué la danse. Je vais mourir.

Je n’ai pas senti la morsure. Cependant, mon sang se vide. Une marre rouge m’entoure. Je me vide.

Autour de moi des ombres apparaissent. Je ne suis pas mort, pas encore. Ces ombres murmurent. Elles me parlent avec justesse. Elles me précipitent dans le remords et la honte. Les mots qui n’ont jamais quitté mon esprit pour se lover contre le papier. Les phrases, beauté infinie qui n’a jamais embrassé de poésie. Un écrivain mort et sans lecteur. Un écrivain non, un amateur du mot. Un joueur du beau. Un conteur du tout. Mort entouré de son propre sang sans un jet d’encre.

Les ombres se penchèrent au-dessus de moi et rirent. Ils se moquèrent de moi. Moi, le pauvre. Moi le sans rêve. Moi qui écoute les on dit. Au moment du baiser final, celui qui arrache la vie, les ombres m’offrirent une dernière chance. Elles me dirent : « Petit, écoute bien. Si tu veux en vivre, il faudra rire aux joies, aux peines. Accepter tes douleurs et serrer les dents. Il n’y a pas d’art sans un peu de douleur. »

Donnez-moi de la douleur j’en veux pour vu que je vive! leur répondis-je agonisant.

«Même si tu as mal au dos ? »

J’écrirais coucher leur dis-je.

«Même si tes poignets tremblent?

J’écrirais avec les pieds.

«Même si le boulot prend de l’énergie? »

Je me mets au défi, même de nuit!

Alors les ombres s’esclaffèrent. La magie s’opéra et le décor funèbre se renversa. Je courais à reculons vers la sortie. J’allais me rasseoir après la vague. Tout réapparut. Salon. Divan. Télévision et le monsieur des on dit. Je me levais précipitamment afin d’atteindre le papier et le crayon. Il fallait que j’écrive. Boucler la promesse avec les ombres. Alors le monsieur du salon me dit: « Et ta fatigue où l’as-tu mise? Viens, ça recommence. Tu vas tout manquer. »

J’inscrivis sur la blancheur de ma feuille ma réponse qui se répercuta dans tout l’univers. Une promesse venait d’être tenue. Ces mots traçaient la phrase suivante : je veux vivre!