Je veux vivre

Écrire. Écrire, mais dans des conditions inconfortables. J’ai mal au dos. J’ai mal aux poignets. J’ai la tête qui résonne. Le ventre qui se soulève. Je suis fatigué. J’ai trop travaillé. Je ne devrais pas écrire en ayant travaillé. Je ne devrais pas travailler du tout ce n’est pas bon pour l’écriture. Je devrais lâcher mon boulot. Bien sûr que je ne peux pas, comme tout le monde j’ai besoin d’argent. Comment réussir à continuer? Comment ne pas s’abandonner sur le divan et peser sur le bouton de la manette? Je n’aurais plus besoin de réfléchir. Un simple clique et un écran s’illumine. Mes soucis s’envoleront et j’aurais l’esprit tranquille. Bien sûr, je manque le spectacle. Bien sûr, je n’avance pas mes projets. Bien sûr je m’en rendrais coupable après.

Je ne suis pas Spielberg je peux bien prendre mon temps. Un temps qui rend fou. Un temps qui attend de vivre. Je suis qui pour vouloir m’extirper de ma prison physique? Je suis qui pour vouloir faire des chefs d’œuvres? Le talent s’est inné m’a-t-on dit? Qui? Je ne sais pas. Ce monsieur-là. Assis devant sa télévision. Il sait tout grâce à elle. Il capte tout grâce à elle. Il dit des mots qu’on lui a soufflés. Des mots qui me semblent cohérents. Il est un expert. Moi je suis qui sans talent? Je devrais m’installer et me laisser aller. Là-bas auprès du monsieur qui dit des choses si justes. Des mots qui me rassurent. Des phrases qui me consolent. Et je vais m’écraser pour rêver. Car le m’sieur il dit que la TV ça fait rêver. Alors je m’assis et me programme aux images. Et je rêve les yeux ouverts. Ma maison de rêve, ma bouffe de rêve, mon voyage de rêve, mon couple de rêve. C’est vrai ce qu’il a dit, il y a du rêve dans ce carré-là.

J’ai l’impression d’avoir manqué quelque chose. D’avoir glissé et de m’effondrer. Je lui demanderais bien au monsieur, mais l’annonce vient de terminer. Il n’a plus de temps pour moi. Je dois attendre. Attendre un autre moment où c’est permis de lui jaser. Je dois me connecter pour faire partie de son monde. Sinon ben il ne me reste rien. Mon écriture sur le document laisse le curseur sautillé ininterrompu. Et mon rêve, où il est ? La vitalité de l’écriture… Mon rêve implose. Et le mien s’effrite. Il me semble que j’avais autre chose à faire…Mais quoi? Il me semble que la sensation physique revient. J’ai mal au dos, là, assis sur ce sofa beige. Il me semble que mes poignets sont engourdis. J’ai toujours mal à la tête et les mots…les mots sont restés dans ma gorge. J’aimerais écrire et je me souviens maintenant. J’étais trop fatigué. J’avais des raisons. Des raisons de ne pas poursuivre mon rêve à moi. Celui qui me faisait vivre. Celui qui me rendait la forme.

Mon corps souffre. Mon corps est malade. Pourtant, l’appel du texte résonne dans ma tête. Une histoire vole devant mes yeux. Je sens ma chair frissonner. Le souffle d’un vent se lever. J’entends le tambourinement des chevaux. Des lames s’entrechoquent. Je clignote des yeux. L’écran a disparu. Le m’sieur qui dit des choses se tourne vers moi et ses mots se transforment en gouttelette limpide. Je me lève du divan apeuré. L’homme. L’inconnu du divan se désintègre en une vague bleue. Je suis éclaboussé et repoussé dans une forêt tropicale. Je suis tombé. J’ai mal. Des cacatoès cris au-dessus de ma tête. J’ai à peine le temps de me lever que les oiseaux aux plumages colorés me foncent dessus. Je fonce. Cour. Les jambes en feu. J’ai mal, mais je poursuis ma fuite sans relâche. Au bout d’un moment, le souffle saccadé, les volatiles cessent leur poursuite. Je n’entends plus leur battement d’ailes ni leurs cris démentiels.

Je traverse la jungle entourée de sons étranges. Je sursaute. Je crois avoir entendu le rugissement d’un tigre. Je regarde nerveusement autour de moi, mais aucun oeil félin ne me chasse. Il doit être bien tapi. Il doit bien attendre sa chance. Je tourne sur moi-même. Je veux le voir venir. Je ne veux pas être surpris. Je suis prêt à affronter la mort en face. Batailler avec courage le carnassier. Un craquement dans mon dos! Vite! Je me retourne! Il est là! Il s’élance déjà. J’ai manqué mon coup. J’ai manqué la danse. Je vais mourir.

Je n’ai pas senti la morsure. Cependant, mon sang se vide. Une marre rouge m’entoure. Je me vide.

Autour de moi des ombres apparaissent. Je ne suis pas mort, pas encore. Ces ombres murmurent. Elles me parlent avec justesse. Elles me précipitent dans le remords et la honte. Les mots qui n’ont jamais quitté mon esprit pour se lover contre le papier. Les phrases, beauté infinie qui n’a jamais embrassé de poésie. Un écrivain mort et sans lecteur. Un écrivain non, un amateur du mot. Un joueur du beau. Un conteur du tout. Mort entouré de son propre sang sans un jet d’encre.

Les ombres se penchèrent au-dessus de moi et rirent. Ils se moquèrent de moi. Moi, le pauvre. Moi le sans rêve. Moi qui écoute les on dit. Au moment du baiser final, celui qui arrache la vie, les ombres m’offrirent une dernière chance. Elles me dirent : « Petit, écoute bien. Si tu veux en vivre, il faudra rire aux joies, aux peines. Accepter tes douleurs et serrer les dents. Il n’y a pas d’art sans un peu de douleur. »

Donnez-moi de la douleur j’en veux pour vu que je vive! leur répondis-je agonisant.

«Même si tu as mal au dos ? »

J’écrirais coucher leur dis-je.

«Même si tes poignets tremblent?

J’écrirais avec les pieds.

«Même si le boulot prend de l’énergie? »

Je me mets au défi, même de nuit!

Alors les ombres s’esclaffèrent. La magie s’opéra et le décor funèbre se renversa. Je courais à reculons vers la sortie. J’allais me rasseoir après la vague. Tout réapparut. Salon. Divan. Télévision et le monsieur des on dit. Je me levais précipitamment afin d’atteindre le papier et le crayon. Il fallait que j’écrive. Boucler la promesse avec les ombres. Alors le monsieur du salon me dit: « Et ta fatigue où l’as-tu mise? Viens, ça recommence. Tu vas tout manquer. »

J’inscrivis sur la blancheur de ma feuille ma réponse qui se répercuta dans tout l’univers. Une promesse venait d’être tenue. Ces mots traçaient la phrase suivante : je veux vivre!